22 de maig de 2016

Fred Vargas. L'art du polar

[Le Télégramme, 22 mai 2016]

Thierry Dussard


« Temps glaciaires », son treizième roman, vient de paraître en poche (J'ai Lu). La romancière, traduite dans 30 pays, qui a reçu le prix Landerneau 2015, refuse toute « promo » et passe pour être inaccessible. Mais elle nous a reçus longuement, au point de révéler quelques-uns de ses secrets d'écriture.

Elle ne figure pas parmi la liste de Marianne des « 30 auteurs français de polar qui comptent ». Mais trône à la deuxième place des auteurs les plus lus en France en 2015, après Michel Houellebecq, d'après le classement de L'Express, RTL et Tite Live. Quitte à se poser en arbitre des élégances policières, les humeurs d'un magazine ne sauraient donc l'emporter sur le verdict des lecteurs. Café filtre, cigarette filtre, la montée en température de la conversation se fait en mode diesel avec préchauffage, au rez-de-chaussée d'une petite maison du côté de Montparnasse. « J'ai pas commencé à écrire pour être écrivain, et encore moins pour être connue, dit-elle d'emblée. Il s'agissait, au début, de m'échapper un peu de l'archéozoologie, un truc austère, et j'avais le choix entre deux mauvais garçons : le polar ou l'accordéon ».

Une « sortie de route »


« Je n'étais pourtant pas prédisposée aux enquêtes policières. Enfant à la maison, je n'ai eu droit qu'à Rouletabille et Arsène Lupin. Mais plus tard, Jo, ma soeur jumelle, m'a fait découvrir les auteurs américains, Ed McBain, Mary Higgins Clark... ». Avec un père proche des surréalistes, les plus hautes branches de l'écriture semblaient interdites au reste de la famille Audoin-Rouzeau. À Stéphane, spécialiste de la Grande Guerre, l'Histoire, et à Fred, le polar, cette banlieue de la littérature. Le roman policier n'était ainsi qu'une « sortie de route », afin d'échapper à l'autoroute du CNRS, avant de devenir « un conte moral, où se côtoient le bien et le mal ». Mais elle va en faire une thérapie, moins pour elle sans doute, que pour les autres. Adepte d'une « littérature résolutive », Fred Vargas, son nom de plume, aime « chercher et trouver, résoudre une injustice (défendre Battisti, auteur de polars et terroriste repenti) ou une énigme. J'écris, avant tout, parce que je ne peux pas m'en empêcher », confie-t-elle, avec une franchise absolue.

« Il faut que j'écrive très vite »


Mais comment les idées lui viennent-elles est-ce un mot ou une image qui décide du scénario ? « Je ne fais pas de plan. Il faut juste que je connaisse l'assassin avant de commencer. C'est l'idée qui me trouve, pas l'inverse », répond-elle, avant de se lancer dans une longue digression dont ses personnages sont aussi coutumiers. « Je ne visualise pas ce que j'écris, je verbalise ce que je vois. C'est un film intérieur en noir et blanc qui se déroule avec un quart de seconde d'avance sur moi. Il faut donc que j'écrive très vite, car j'ai peur que l'histoire m'échappe à tout moment ». Assise dans un canapé rouge, entre une télé, un piano et des jeux d'enfant, qui tracent comme un carré invisible les lignes de l'innocence et de l'intime ainsi que leurs reflets contraires, elle poursuit. « Dès qu'un livre est terminé, je m'endors chaque soir en laissant venir de nouvelles idées, sans jamais les noter. Mais si elles sont toujours là au réveil, qu'elles s'imposent et reviennent, cela peut devenir un nouveau livre. Je me mets alors à écrire le premier jet en trois semaines, et ensuite, il y a un long travail de relecture, de réécriture et de corrections. Je coupe les débuts des dialogues, j'allège, c'est comme enlever les étais d'un pont ».

À chaque personnage, sa partition


« Mais il n'y a pas de procédé ou de système, c'est pour cela que c'est si difficile, même si je repars avec les mêmes personnages ». Avec dans le rôle principal, Adamsberg, le commissaire contemplatif et intuitif. « Je l'ai construit à l'inverse de moi. Il est distancié, il parle peu, se montre calme et courageux. C'est un violoncelle, avec une résonance qui lui est propre. Il me repose autant qu'il m'inspire ». À ce « pelleteur de nuages », il faut ajouter son adjoint, Danglard, à l'érudition gigantesque, « c'est un peu mon père, grâce à qui on avait Google à domicile ». Peu de femmes, hormis Violette Retancourt, une armoire normande, et Camille Forestier, la musicienne-plombier avec qui le commissaire a eu un enfant. Mais la romancière confie qu'à l'avenir la jeune informaticienne de la brigade « pourrait prendre de l'épaisseur ». Chaque personnage joue ainsi sa propre partition, car pour Fred Vargas « c'est le son qui fait l'histoire ». Elle emploie le terme de « ton » ou le mot de « musique » mais jamais celui de style pour définir le sien. À croire que cette formidable dialoguiste, qui écrit plus vite que son ombre, craint comme la peste l'ombre portée du succès et l'étiquette que l'on pourrait lui accoler de femme de lettres. Alors qu'auteur, « sans e » précise-t-elle, de polars, lui va si bien.





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