10 d’abril de 2017

Guillaume Musso, le millionnaire de la littérature, dédicace en marathonien

[Tribune de Genève, 9 avril 2017]

Cécile Lecoultre

InterviewL’écrivain français vivant le plus populaire du monde sort un roman très noir, Un appartement à Paris. Un best-seller qu’il signait à Quais du Polar à Lyon. Bain de foule.


Au Quais du Polar lyonnais, le week-end dernier, les fans de Guillaume Musso se pressaient en longue file dodelinante dans le Palais du Commerce. La rançon de la gloire… Les chiffres attachés aux basques du «plus gros vendeur français» donnent le vertige. Lui ne s’en émeut guère. «Moi, ça ne m’intéresse pas d’analyser statistiques et stratégie, affirme l’ancien professeur d’économie. Même si au contraire d’autres, j’ai besoin de la validation du lecteur. Il donne un sens à mon travail, mais je ne modifie pas mon style pour lui plaire. Bon, j’admets… pire que la critique, ce serait l’indifférence.» Alors, le plus populaire romancier de France signe par centaines Un appartement à Paris, personnalise chaque dédicace d’un mot, d’un sourire. «Un rituel, un plaisir! Je n’ai pas les fans d’une rock star, j’ai mes habitués, des primo lecteurs aussi, qui arrivent avec une image de moi déformée par les médias. Bien que depuis cinq ans, le message a passé, le roman noir a gagné sur l’eau de rose.» Au point d’en appeler au pessimisme philosophique à la Cioran, au génie autodestructeur selon Godard, d’élire un artiste maudit pour figure tutélaire, une candidate au suicide ratée et un dramaturge aux angoisses morbides comme enquêteurs.
Du roman noir très noir, du coup.
Ça se prêtait au thème, quel est le carburant, le prix à payer, pour produire une œuvre? «L’art est plus fort que la vie», disait Truffaut, j’ai pu le vérifier à la naissance de mon fils. Vous ne pouvez pas arrêter de donner le biberon pour écrire. L’idée me hante depuis 2010, à l’époque de mon premier appartement à Paris, en face d’une galerie d’art. Je passais tous les jours devant un immense tableau du graffeur JonOne, aux couleurs ensorcelantes. J’ai fini par l’acheter.

Comment gérez-vous création et quotidien?
Je ne travaille plus chez moi, je loue un atelier d’artiste à Montparnasse. Je passe plus de temps dans l’imaginaire que la moyenne mais je me suis mis des horaires. Ça désacralise, normalise une activité marginale, singulière. Désormais, je pars au boulot comme les autres.

Cette époque coïncide aussi avec votre passage de la romance fantastique au thriller. Hasard?
La fille de papier cadrait une envie somme toute naturelle de sujets plus graves tout en gardant du suspense. Or, la forme du polar oblige à mettre la quête au clair, canalise le chaos. Comme le dit Brancusi, «la simplicité, c’est la complexité résolue». Je garde la conviction profonde qu’un bon roman, ça vient d’une histoire qui tombe au moment approprié dans votre vie. Un appartement à Paris, je n’aurais pas pu l’écrire il y a cinq ans. L’age hiérarchise les priorités. Et de toute façon, après 40 ans, le nombre de romans à écrire n’est plus infini.

Dans quelle mesure vous racontez-vous?
Je m’éparpille dans mes personnages, les peurs et espoirs. La sincérité est là, dans le kaléidoscope de plusieurs vérités, comme d’autres l’ont articulé dans des œuvres sublimes, d’Akira Kurosawa à Iain Pearce. De manière prosaïque, ça se vérifie quand des témoins racontent chacun leur perception d’une scène. Ils ne mentent pas mais les versions sidèrent par les différences. Ce dispositif me semblait plus raffiné que le sempiternel «cliffhanger» (ndlr: suspense à rebondissements).

Ne l’utilisiez-vous pas à vos débuts?
Skidamarink, en 2001… oui, j’ai même réussi à en racheter les droits. Je réécrirai un jour cette intrigue pas si sotte des quatre morceaux de Joconde. Sauf que la fraîcheur ne compense pas le manque de maîtrise.

Autre toquade, l’omniprésence de grands crus dans vos livres. Ici, le héros les jette à l’évier!
Et je ne suis pas alcoolique, absolument pas! D’ailleurs, je m’y connais assez peu, n’étant ni collectionneur ni amateur. Le vin me trouble par sa poésie. Je suis toujours curieux de l’histoire d’un millésime qui coûte autant qu’une œuvre d’art. Bon, l’anecdote de l’évier, j’avoue l’avoir piquée chez Stephen King, quand il raconte dans Ecriture, mémoires d’un métier, comment il vidait au lavabo les flacons de parfum de sa femme par peur de rechuter. Cette souffrance…

King reste-t-il votre maître absolu?
Il reste lié à mes lectures d’ado. Un type qui après vingt ans de succès produit encore de grands livres. Et qui obtient une reconnaissance universitaire tout en restant pop. King, c’est le mot de passe culturel d’une génération. Comme Hitchcock, il débusque le surnaturel au quotidien. Son James Stewart, c’est Tom Hanks.

D’où vient cette manie de citer à tour de bras?
Une référence pousse à une autre, ouvre une porte qui à la suite, emmène ailleurs. N’y voyez aucune pédanterie, j’aime ce partage issu de mes lectures, de ces strates de savoir. Nous ne surgissons pas ex nihilo de toute façon. Et ça me plaît de penser qu’à son tour le lecteur va peut-être pousser la réflexion plus loin.

Comme l’irruption abrupte dans un paragraphe du «fameux coefficient d’adversité des choses» sartrien, qui pourrait décontenancer?
C’est vrai que cette citation, concise, tombe au milieu d’un raisonnement qu’il me fallait poursuivre et que…

«Toutes les vies sont des échecs» précisait en fait le philosophe.
Mes personnages sont cabossés par l’existence. Je pallie la noirceur néanmoins, j’évite les scènes gratuites de violence, je veille à l’émotion. Au fond, dès que vous parlez d’un enfant, et la paternité reste le pivot de ce bouquin, vous ne pouvez plus vous projeter dans le passé. Impossible de se lever en déprimant sur la complication du monde incertain. Il faut positiver la vie.

Avez-vous établi des recettes, vous qui n’avez cessé de conquérir dès vos débuts?
Les patrons des maisons d’édition ont tous dressé des check-lists, mais ces tentatives sont restées vouées à l’échec. L’éditeur Robert Laffont se lamentait un jour: «Rien de plus triste qu’un best-seller qui ne se vend pas!» Vous pouvez rester dix heures par jour devant votre écran en solitaire à survivre de quiches, imaginer des plans d’action, ne pas les respecter… Il m’est arrivé de balancer à la poubelle jusqu’à 80 pages d’ébauche. A chaque fois, ainsi que le décrivait Franck Thilliez, l’écriture, c’est le Tour de France sans savoir dans quel état vous allez passer les cols. Evidemment, dans un thriller, il y a de la tuyauterie. Mais comme ironisait Dennis Lehane, «nous ne sommes pas que des plombiers». (TDG)






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