25 de maig de 2017

PETROS MARKARIS : " J'AI SURTOUT LU SIMENON "

[The Killer Inside Me, 24 mai 2017]

Rédigé par Christophe Laurent et publié depuis Overblog


A 80 ans, Petros Markaris n'est toujours pas connu du très grand public et seulement des aficionados du polar. Pourtant, l'auteur grec a une carrière d'écrivain longue comme le bras. D'abord comme auteur de théâtre, puis traducteur de Goethe, Brecht, mais aussi scénariste de Théo Angelopoulos (avec Grand Prix et Palme d'Or à l'appui !), avant de connaître une certaine reconnaissance dans l'Hexagone avec sa série de polars et notammentLiquidations à la grecque, fable violente sur la crise, prix du polar européen en 2013. L'homme de lettres, traduit en 17 langues, était en Corse ces jours-ci.

On vous attendait plutôt au festival de Cannes cette semaine. Elle remonte à quand la rencontre avec Théo Angelopoulos ?

Je suis allé une seule fois à Cannes pour Le regard d'Ulysse, en 95. Théo a été un ami pendant quarante ans, je l'ai connu en 1971 lors d'une pièce de théâtre que je présentais à Athènes. Il venait de faire son premier film. Il m'a proposé une collaboration sur son deuxième film, comme scénariste mais je n'y connaissais rien dans cette écriture. Il m'a dit "ne t'inquiète pas". C'était une amitié profonde.

L'empoisonneuse d'Istanbul ressort ces jours-ci (Points). C'est difficile d'être un Grec né à Istanbul ?

J'ai passé ma jeunesse dans une ville très ouverte, multiethnique, à l'avenue Istiklal on y parlait le turc, le grec, l'arménien, le juif séfarade, le français et l'italien. Mais ce n'était que l'image de cette ville car le pays était profondément nationaliste où on vous disait ou tu es Turc ou tu n'es rien. Alors mes racines sont Stambouliotes mais la Turquie n'est pas mon pays, à cause de ce nationalisme, qui à ce moment-là, était contre les minorités. De ce côté-là, ça va mieux, franchement, la Turquie a d'autres problèmes.

Vous venez au roman noir, tardivement, est-ce que c'est pour mieux parler politique ?

C'est précisément ça. J'ai trouvé, avec le polar, un moyen de parler de la société. En Europe, le scénario est l'idée du cinéaste pas du scénariste, il travaille sur une idée du réalisateur en fait, ce n'est pas comme en Amérique. Alors quand j'ai eu cette visite de la famille du commissaire, quand j'ai appris effectivement qu'il était policier, j'ai décidé d'oser écrire un roman policier. D'imaginer ce que l'on pouvait faire avec lui et la réalité grecque. C'est vraiment pour ça que j'ai accepté d'écrire du polar. A mon avis, le roman policier a fait une révolution en arrière, vers le roman bourgeois du XIXe siècle, on a pris le modèle du roman bourgeois pour parler de la société.

Germanophile, spécialiste de Goethe, vous avez aussi lu du roman noir ?

Oui, Chandler, Hammett, Agatha Christie et surtout Simenon. J’en lis depuis ma jeunesse mais je ne pensais jamais en écrire. J’ai fait toutes mes études en allemand. D’ailleurs, à la fin des années 90, j’ai traduit Faust de Goethe, cela m’a pris cinq ans. C’était dur et fascinant.

Quand vous massacrez les banquiers dans Liquidations à la grecque (Le Seuil, 2013), c'est pour exprimer une colère ?

Ce n’est pas moi qui les massacre ! J'ai eu l'idée d'une trilogie sur la crise à la fin 2010, je voulais thématiser trois problèmes de la Grèce et raconter les difficultés d'une famille moyenne de ce pays, la famille du commissaire en l'occurrence. Je voulais combiner cela. Les thématiques ce sont les banques, les impôts et la génération politique, c’est-à-dire celle qui a résisté à la junte militaire, une génération entrée dans la politique avec le parti Pasok, les syndicats, les universités... Ils ont lutté contre la junte et ils ont formé la Grèce après la dictature mais je voulais parler de ce qui a perduré avant eux et avec eux : le clientélisme !

Où en est la Grèce ?

La Grèce ne s’en sort pas et ça va durer encore. C’est compliqué parce qu’il y a les erreurs des hommes politiques grecs et les erreurs de l’Europe. On n’a pas seulement sous-estimé la crise, il y a aussi un modèle qui est appliqué de la même manière au Portugal, à l’Espagne, à l’Irlande, à la Grèce ! Il y a une forme d’unisexe dans les finances, l’économie. Ce n’est pas possible de faire tomber les idées fixes de l’Europe. Mais la crise est le résultat des erreurs des Grecs. Le fond du problème était une richesse virtuelle créée avec les subventions de l’Europe. Pendant les années 80, on a distribué l’argent au lieu de faire des investissements juste pour avoir des votes. Nous ne sommes pas innocents.

Après une vie d’écrivain, qu’est ce que vous a finalement apporté l’écriture ?

Une forme de liberté d’abord. Et une forme d’existence. L’existence est étroitement liée à l’écriture. Au début des années 80, je me suis exclusivement consacré à écrire et à traduire et c’est maintenant que je peux vivre de mes livres. Ce n’est pas la règle en Grèce ! J’ai la chance d’avoir une grosse communauté de lecteurs mais la crise a été très difficile pour les maisons d’édition. Ces dernières années, le marché grec des livres a perdu presque 45% de ses ventes ! Et de ses lecteurs. Quand on a des difficultés matérielles pour la vie quotidienne, on n’ose pas acheter un livre. C’est du luxe. Alors le livre circule. Il y a un acheteur, le livre passe dans la famille et puis après ce sont les amis. Un acheteur et dix lecteurs.

Existe-t-il une jeune garde de romanciers grecs ?

C’est évidemment très difficile surtout pour les jeunes écrivains. C’est le problème quand vous écrivez dans une langue mineure comme le grec moderne. On peut trouver des traducteurs en France ou en Angleterre mais ce n’est vraiment pas simple, il faut arriver à attirer l’attention. Il y a de jeunes poètes vraiment très intéressants et des petites maisons d’édition qui osent publier ces poètes. Mon éditeur d’ailleurs a une grande série de poésies et il dit toujours : "Il faut les aider, on ne peut pas laisser mourir la poésie." C’est un bonheur d’avoir une série qui trouve un écho notamment dans les pays du Sud et je parle aussi de l’Amérique du Sud. Le lecteur s’identifie autant au commissaire qu’à la femme du commissaire. En Argentine et en Espagne, ils me disent "on aime Adriani". Il y a des couleurs, des caractères, des façons de vivre qui nous rapprochent.

(photo Christian Buffa)




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