6 de novembre de 2016

Les muselés, Aro Saínz de la Maza

[La Cause Littéraire, 5 novembre 2016]

Marc Ossorguine

Les muselés (El àngulo muerto), septembre 2016, trad. espagnol Serge Mestre, 368 pages, 22,80 €



C’est avec une impatience mal dissimulée – mais pourquoi faudrait-il la dissimuler ? – que nous découvrons cette deuxième enquête de l’inspecteur Milo Malart dans une Barcelone toujours aussi inquiétante et fascinante. Le Bourreau de Gaudí, conte noir et baroque, nous avait fait découvrir la démesure de la métropole catalane sacrifiant dévotement ses enfants aux folies architecturales, au tourisme et au profit. Roman de démesure où un véritable art du crime, une esthétique de la mort impitoyablement cruelle et vengeresse, spectaculairement mise en scène, composait des tableaux aussi magiques que cauchemardesques. Accablés de chaleur nous l’avions suivi dans l’atmosphère étouffante de l’été barcelonais. Nous voilà aujourd’hui confronté au froid et à l’humidité qui peut aussi envahir la capitale catalane, celle que les cartes postales et les touristes oublient ou préfèrent ignorer. Une ville qui est aussi une métropole portuaire où plus qu’en d’autres temps la misère, les misères, ont leur place, même si elles se dérobent aux prestigieux monuments, aux débauches architecturales et mercantiles. Misère économique qui depuis quelques années, depuis 2008 au moins, ne cesse de mettre des familles à la rue, misère des politiques plus contaminés par la corruption que par la solidarité la plus élémentaire…
Sombre, grise et déprimante, violente et cynique, froide et désespérante, cette Barcelone-là est bien « la partie effondrée de l’Espagne», celle dont témoignait aussi l’auteure Cristina Fallarás avec Las niñas perdidas (Deux petites filles) ou A la puta calle Crónica de un desahucio (1), un monde où la délinquance n’est qu’une simple et ordinaire stratégie de survie pour ceux qui n’ont plus grand-chose, qui n’ont plus rien.
Si Le Bourreau de Gaudí était un conte cruel, imprégné de réalité sociale, qui témoignait aussi de la façon dont les ogres du pouvoir dévoraient la ville et ses habitants, cet angle mort (le titre original des Muselés) nous plonge dans la Barcelone cachée d’aujourd’hui, loin de tout pittoresque, fut-il noir et criminel. Loin de tout spectaculaire mais aussi sans voyeurisme malsain, la colère et le dégoût de Milo vis à vis de cette ville qui reste malgré tout sa ville, semble bien être aussi ceux de son auteur. « Una novela negrisima » nous dit l’éditeur espagnol (RBA). « Negrisima » et non seulement « negra », en effet : noire par son énigme et noir par la réalité sociale, politique, économique qui y est rapportée.
Cela commence dans le quotidien de l’enquêteur et de son adjointe, la « chica dura » Rebecca Mercader, avec une résolution d’enquête rondement menée et où l’art de l’identification et du bluff de Milo libèrent magiquement les aveux d’un coupable de la bonne société qui a simplement assassiné son père. Un succès qui semble laisser Milo indifférent, pour ne pas dire dépressif. Fatigué, il accepte mal l’attention que lui porte son adjointe, la sous-inspectrice Mercader, surtout lorsque celle-ci se permet de s’adresser à lui avec un « mon vieux » bienveillant mais déplacé. Au passage, « Mon Vieux » sera le nom du nouveau compagnon de Milo, un gros chien, plutôt « bonne patte », héritage de l’enquête qui ouvre le récit. Mais à la brigade des homicides des Mossos d’Esquadra (la police catalane), les affaires s’enchaînent et voilà découvert le corps d’une jeune femme, mal dissimulé par quelques feuilles mortes sur une scène de crime délavée par la pluie… Puis voilà que la ville est mise en émoi par une nouvelle série de crimes « inédits » : des chiens empalés exposés près de lieux où jouent des enfants… L’affaire des chiens devient presque prioritaire, franchement prioritaire même pour les supérieurs de Milo, car la presse et l’opinion y sont bien plus sensibles qu’à des morts d’hommes ou de femmes ordinaires.
Plus resserré que Le Bourreau de Gaudí, le récit nous fait prendre froid dans l’hiver et ses nuits précoces, à sillonner les rues de la Barceloneta, l’ancien quartier des pêcheurs pas encore totalement livré aux promoteurs touristiques, ou celles du quartier rupin de Tres Torres, dans les hauts de Barcelone. Milo accepte de nous livrer un peu plus de lui-même aussi, des épreuves qui l’ont fait tel qu’il est : passablement « misfit », « désaxé », marginal et singulier dans ses façons d’être, d’aborder les autres ou de se couper d’eux. Pour mieux les comprendre et les approcher, peut-être.
Lecteurs embarqués dans cette sombre histoire, nous remontons notre col pour ne pas prendre froid, sourions d’un clin d’œil discret de l’auteur à un haut lieu du roman noir, la librairie « Negra Y Criminal », Carrer de la Sal, en pleine Barceloneta et à trois rues de là où vit Milo et où il achète de temps en temps des polars auprès de Montse et Paco (qui ont, parmi bien d’autres, reçu Aro Sainz de la Maza dans leur librairie (2). Bercés par le blues rock de George Thorogood, nous hésitons nous aussi à commander « One bourbon, one scotch, one beer » tout en espérant que, peut-être un jour… Peut-être cela pourrait-être différent… A Barcelone… En Espagne… Différent…
Milo respira profondément.
– Tu n’as pas le droit, madame la juge. Ces gens-là ont été dépossédés de tout, ils sont détruits, dépersonnalisés, foutus. Ils sont en proie à la dépression, à l’alcoolisme, à l’angoisse et à la maladie mentale. Ce sont des gens qui souhaitent juste devenir invisibles, mourir une bonne fois pour toutes, abandonner la partie. Ils vivent dans des cages toutes froides, sans âme, tandis que toi, tu brûles du dedans, comme tous les gens chanceux du pays qui touchent encore un bon salaire.
– Tu me reproches quelque chose ?
– Madame la juge, tu ne comprends rien à rien, dit-il en pointant son doigt en direction de la terrasse. Dehors, le monde est en train de s’effondrer.
Il pourrait sembler étrange de dire que ce roman nous a réjoui, car il n’y a rien de vraiment réjouissant dans ce qu’il nous donne à voir. Par contre, il nous a embarqué sans nous lâcher. On regrettera d’autant plus que la traduction, surtout dans les premières pages, ne soit pas vraiment à la hauteur de l’écriture de la version originale. Nous en ferons surtout le reproche à l’éditeur qui semble ne pas toujours se donner les moyens de traductions à la hauteur des écrivains publiés. La traduction du titre ne nous semble pas non plus vraiment des plus heureuses et justifiées. Nous ne bouderons pas pour autant notre plaisir et attendrons avec une impatience renouvelée la troisième saison des enquêtes de Milo Malart (l’auteur nous a confié qu’il y travaille très activement).

Marc Ossorguine

(1) Editorial Bronce, 2013, pas de traduction en français à ce jour
(2) Hélas définitivement fermée depuis l'automne 2015




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