19 d’agost de 2016

Le "Poche" de la semaine : James Ellroy, "Perfidia"

[LaLibre.be, 19 août 2016]

Alain Lorfèvre


"J’ai pris la décision consciente de les ressusciter et d’unifier les piliers de mon œuvre qui sont au cœur de ma carrière d’écrivain" , nous annonçait James Ellroy lors d’un entretien en 2011 à propos de "Perfidia" dont il venait d’entamer l’écriture. Back to L.A. ! Retour à Los Angeles. Le chroniqueur des vices et sévices de l’Amérique du XXe siècle avait repris ses pénates dans sa ville natale en 2006. Mais n’avait plus livré depuis un seul roman s’y déroulant.
"Perfidia" ramène enfin ses millions de lecteurs aux fondamentaux de son œuvre : le Los Angeles des années 40, le crime, le sexe, les stars, la politique, les magouilles, l’argent et le pouvoir. Son quatorzième roman en quelque trente ans de carrière inaugure en outre un second "Quatuor de Los Angeles", qui démarre en 1941, sept ans avant le premier.
Eclair mystique
L’idée de "Perfidia" lui serait venue en "un éclair" aux accents mystiques. "J’étais seul chez moi, pendant l’hiver 2008" , révèle James Ellroy à nos confrères de "Télérama". "Je regardais au dehors et j’ai eu comme une vision : des Japonais menottés, assis à l’arrière d’un camion militaire. Des soldats américains à l’avant du convoi qui empruntait un col enneigé pour rejoindre le camp d’internement de Manzanar, dans les montagnes de la Sierra Nevada. […] En quelques secondes, tout m’est venu. J’ai su que j’allais me lancer dans mon second ‘Quatuor de Los Angeles’. […] J’ai su qu’il se composerait de quatre romans […]. Je savais aussi que le premier volume ferait 700 pages (836 en français), qu’il commencerait avec l’attaque sur Pearl Harbor, […] que j’écrirais l’intrigue en temps réel." Comment James Ellroy sut-il tout cela en quelques secondes ? "C’est Dieu qui a guidé mes yeux."
Coup éditorial magistral
Sur les plans éditorial et commercial, le coup est magistral. Les lecteurs de la première heure ne pourront résister à l’envie de s’y plonger. Ceux de la seconde se jetteront avidement sur le quatuor précédent et sa suite, la trilogie "Underworld USA" - huit titres au total, onze quand le second quatuor sera bouclé.
La "dramatis personae", la distribution des protagonistes, compilée en fin de volume, les y incitera : elle court sur près de cinq pages et aligne quelque septante noms issus des œuvres précédentes. L’auteur réécrit sa mythologie, façon "prequel" - ces origines de récits cultes écrites a posteriori.
Dudley Smith et Kay Lake
Pour James Ellroy, "les personnages de mes romans ont bien plus de réalité que la plupart des gens que je croise dans la vraie vie". A l’entendre, le quartet de héros qui domine dans l’intrigue de "Perfidia" fut une évidence : "Je savais que j’aurais besoin d’un héros japonais. Hideo Ashida apparaissait brièvement dans ‘Le Dahlia noir’. C’était un des deux Nisei (Américains d’origine japonaise) que cafte Bucky Bleichert pour entrer dans la police. Kay Lake fut une évidence : c’est mon personnage féminin préféré, celle avec le plus grand potentiel dramatique. Ensuite, il y avait Dudley Smith. Ouais, vous attendez Dudley. Ouais, vous allez l’avoir. Et le double de Dudley, c’est William H. Parker (authentique policier du Los Angeles Police Department qui en devint le directeur après la guerre) ."
Cinquième colonne
Dans ce jeu avec les figures cultes de son Panthéon littéraire, Ellroy excelle. Le roman s’ouvre sur Ashida. Silhouette expédiée en une ligne dans "Le Dahlia noir", il se révèle ici flic, option police scientifique - et, accessoirement - homosexuel.
Le quadruple meurtre d’une famille japonaise, dont tout indique qu’elle a été informée de l’attaque, va emmener Ashida et Dudley Smith sur les traces d’une hypothétique cinquième colonne nipponne, de crypto-fascistes allemands, maqués contre-nature avec les triades chinoises, les "fascistas" de la police mexicaine et les profiteurs de guerre. Ellroy fait lettre de tout bois pourri propre à alimenter sa rhétorique selon laquelle le pouvoir corrompt jusqu’à la moelle les plus idéalistes.
Femme rédemptrice
Sauf Kay Lake, la maîtresse platonique de l’ex-boxeur reconverti flic Lee Blanchard. Les personnages les plus purs et les plus intègres des romans d’Ellroy sont toujours les femmes. Loin d’être fatales, elles sont vecteurs de rédemption. Kay ne fait pas exception, l’auteur se mettant dans la peau d’une femme pour écrire à la première personne les chapitres la concernant. Autre nouveauté, jamais l’auteur n’a couvert - en quelque 830 pages - une période aussi courte (trois semaines) et en temps réel.
Bémols : à trop vouloir caser les figures de sa mythologie, Ellroy sombre parfois dans l’accessoire (voir l’apparition du jeune John Fitzgerald Kennedy) ou se regarde écrire, accusant quelques longueurs coupables.
Hystérie raciale et profiteurs de guerre
Mais la vraie surprise de "Perfidia", c’est la peinture outrée qu’Ellroy fait de l’hystérie anti-"Japs" qui saisit la Californie en 1941 et les injustices qui en découlèrent (rafles, violences raciales, spoliation de biens et lois d’exception en vrac).
"J’ai voulu livrer une critique sociale des contreparties du patriotisme : l’hystérie raciste et les vautours qui se sont enrichis en profitant de la guerre et de son désastre géopolitique sans précédent" , a précisé l’auteur dans un entretien au "Guardian".
Pas mal pour un type qu’on sait politiquement plus proche de Dick Cheney que de Barack Obama. L’occasion de souligner utilement que James Ellroy fait moins œuvre politique qu’étude sociologique sur son pays et ses démons raciaux. Et la chronique de la métamorphose de Los Angeles en métropole tentaculaire, absorbant ses banlieues en les enserrant dans de vastes - et juteux - projets immobiliers et urbanistiques (qui trouveront leur point d’orgue dans "L.A. Confidential"). En l’espèce, ce nouveau quatuor s’annonce majeur.Alain Lorfèvre
James Ellroy, "Perfidia", traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Jean-Paul Gratias, Rivages Poche n° 1022, 911 pp.

James Ellroy pour les nuls

Une vie de roman. Rappel pour ceux qui ignorent tout de James Ellroy : en 1958, alors qu’il avait dix ans, le corps de sa mère, Jean Hilliker, fut retrouvé dans un terrain vague de Los Angeles. Son assassin ne fut jamais retrouvé. Cet acte destructeur fut fondateur d’une œuvre magistrale.
Sa part d’ombre. Trois mois avant le meurtre de sa mère, alors que ses parents divorcent, sa mère lui demande s’il préfère vivre avec elle ou avec son père. Ce dernier a bourré le crâne du fiston : "C’est une alcoolique et une traînée." L’Œdipe fit le reste : "Je détestais ma mère parce que je la désirais de diverses façons, toutes inqualifiables", écrira le romancier dans son mémoire autobiographique, "La Malédiction Hilliker" (2011). Le petit James choisit de vivre "avec Papa". Jean, blessée, le frappe. "Je profère la Malédiction. Je décrète sa mort. Elle mourra à l’apogée de ma haine et de mon désir pour elle." Ellroy en payera le prix : confié à son père, il grandit dans le Los Angeles des années 60, qui succombe aux flambées de violence liées à la lutte pour les droits civiques. L’adolescent évolue aux confins de la délinquance, s’introduisant par effraction dans des maisons pour renifler des vêtements féminins. A vingt-sept ans, un abcès au poumon dû à sa consommation de drogue manque de le tuer. S’imposant une cure radicale, il devient caddie de golf, expérience qui nourrit la trame de son premier roman, "Brown’s Requiem", publié en 1981.
Le Dahlia noir . Après trois polars joliment troussés (la trilogie Lloyd Hopkins, 1984-1987), James Ellroy s’attaque à son grand œuvre en s’inspirant du meurtre authentique - et tout aussi non élucidé - d’Elizabeth Short en 1947. "Ce livre me permit de comprendre le meurtre de ma mère", nous rappelait-il au Festival de Venise en 2006 à l’occasion de l’adaptation de son roman par Brian De Palma. "J’avais huit ans et un an plus tard, je lisais dans un livre l’histoire du Dahlia. Ce fut le premier crime médiatisé de l’histoire des Etats-Unis." "Le Dahlia noir" forge son unviers, qui mêle personnages réels et fictifs, faits et fiction, dans des récits denses et intenses, vrillés de flambées de violence et portés par des anti-héros sur les chemins de la rédemption. "Le Dahlia noir" est le livre qui a définitivement propulsé James Ellroy dans le cercle fermé des meilleurs écrivains de romans noirs vivants.
Le Quatuor de Los Angeles . Après "Le Dahlia noir", Ellroy signe trois autres romans en quatre ans : "Le Grand Nulle Part" (1988), "L.A. Confidential" (1990) et "White Jazz" (1992) sont tous des pavés et couvrent la décennie des années cinquante. Les quatre romans forment un tout cohérent, même si les intrigues sont indépendantes les unes des autres. Certains personnages, comme le lieutenant de police Dudley Smith, traversent l’ensemble du Quatuor.
La trilogie Underworld USA. James Ellroy s’est ensuite attaqué à la décennie des années soixante, avec une dimension plus politique et un spectre plus large, quittant la sphère de Los Angeles pour des intrigues se déroulant à travers les Etats-Unis. Les frères Kennedy, Edgard J. Hoover, Martin Luther King, les exilés anticastristes, la mafia, les droits civiques et le désastre vietnamien constituent la toile de fond de "American Tabloid" (1995), "American Death Trip" (2001) et "Underworld USA" (2009).

"Perfidia", une chanson populaire
"Perfidia" , le titre du nouveau roman de James Ellroy, est emprunté à une chanson populaire du compositeur et arrangeur mexicain Alberto Dominguez (1911-1975). Comme son titre l’indique, elle évoque l’amour et la trahison. Traduite en anglais en 1939 et chantée par Xavier Cugat, elle devint un succès aux Etats-Unis et connut d’innombrables reprises. "J’ai d’abord entendu la version des Ventures, en 1961" , explique Ellroy au "Wall Street Journal". "Quand mon vieux m’a entendu l’écouter, il m’a dit que je devais entendre celle de Glenn Miller, datant de 1941 (année de l’entrée des Etats-Unis dans la Seconde Guerre mondiale). Je l’ai fait et elle m’a estomaquée. C’est toujours ma préférée."



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