5 de juny de 2016

François Guérif fête les 30 ans de Rivages/Noir

[24 heures, 4 juin 2016]

LitttératureLa petite maison a révolutionné l'édition de la littérature policière, défrichant les nouveaux auteurs et restaurant les classiques oubliés. Interview du boss.


Dans les années 1990, Elmore Leonard demanda conseil à son pote Donald Westlake: «Je suis vieux et riche, chez qui signer en France?» Il répondit: «Va chez François Guérif, c’est là que ça se passe…» L’éditeur raconte avec une sincérité cash, tout comme il parle d’un autre géant, James Ellroy, qu’il découvrit en 1986 quand il inventait Rivages/Noir. «Avec son succès, son agent pouvait négocier le triple de l’à-valoir que je lui donnais, et il avait deux gros éditeurs sur le coup, James lui a lancé: «Si tu m’enlèves François, c’est moi qui te quitte!» Les souvenirs se bousculent. Les fantômes y côtoient les vivants. Normal, l’homme a restauré les piliers du roman noir, Thompson et consorts, tout en découvrant leurs héritiers.
Quelle était votre ligne il y a 30 ans?
Je voulais réhabiliter un pan de la littérature. A l’époque, c’était le règne de la S.F. Et même… J’avais le sentiment que les auteurs de romans noirs n’étaient pas traités comme les autres, qu’un Hammet, ou un Chandler, ne valait pas un Hemingway. D’où ces traductions fantaisistes dans la Série Noire, avec des passages coupés pour coller aux normes. Il ne s’agissait même pas de censure morale, plutôt de rester sur une intrigue simple.
Rivages vient de rétablir Pop. 1280, de Jim Thompson, qui traduit, resta longtemps à… 1275 âmes.
Il y a des tas d’exemples. La traduction d’un classique comme The Long Goodbye, de Chandler, a paru amputée de 70 pages en 1954. Les textes étaient «argotisés» à outrance. Le formatage a perduré très longtemps. Quand j’ai voulu revenir aux manuscrits, ceux-ci avaient parfois disparu, plus personne ne s’y intéressait. Tiens, la série Dortmunder, de Donald Westlake. Quand il a voulu conclure par un morceau de bravoure de près de 500 pages, Dégâts des eaux, Robert Soulat qui dirigeait la Série Noire (1987-1991), m’a confié avoir refusé. Trop long!
Ce mépris pour «le roman de gare»?
Il s’agissait d’un état d’esprit. Ces livres pas cher, en poche, étaient ciblés pour les classes populaires, avec des ingrédients définis selon des standards précis. Moi, je n’ai jamais cru qu’un bon polar tenait à une formule «cigarettes, whisky et pt’ites pépés». C’est tout cela et rien de cela. C’est avant tout une voix. Longtemps, on a cru que Rivages/Noir ne parlait qu’américain. La suite a démontré le contraire (ndlr. 300 auteurs, du monde entier, pour quelque 1000 titres).
Pourquoi avoir esquivé dès 2005, la vague des auteurs nordiques?
Oh, je vénère les ancêtres Sjöwall et Wahlööl. De là, il y a ceux qui surenchérissent sur les mêmes titres dans les foires du livre, moi, je suis resté à côté des «coups». On me disait par exemple, «tu dois le prendre, c’est un Albanais, c’est tendance!» Je ne fonctionne pas ainsi. Comme nous disions avec Claude Chabrol, j’ai cherché des auteurs passés entre les mailles du filet. Plus que tout, les rencontres ont prévalu.
Plus qu’un autre genre, le polar ne fonctionne-t-il pas en réseau?
Oui, grâce aussi aux adaptations cinématographiques. Jeune homme, je fréquentais la Cinémathèque avec assiduité, et Henri Langlois n’attendait pas les v.f. pour sortir les films. Je me jetais ensuite sur les romans adaptés. J’y ai appris l’anglais sur le tas, tout autant que la culture U.S.
25% de l’édition relève du policier, 20% en 1995. Inflation bénéfique?
Les collections prolifèrent (ndlr. 60 à 80 actuellement) mais paradoxalement, il serait impossible de créer Rivages/Noir aujourd’hui. J’ai eu la chance d’être racheté par le Suisse Jean-François Lamunière, alors directeur de Payot, qui m’a laissé une latitude impensable de nos jours. La quête de rentabilité prime sur la sensualité. Le plus agaçant, c’est sans doute ce marketing matraqueur, la prime aux marchés porteurs. Or, le nombre de romans augmente, pas les bons auteurs.
Votre meilleur souvenir en 30 ans?
Les années de création de Rivages/noir, et le pari sur James Ellroy, son succès m’a donné une véritable respiration économique, une liberté artistique totale. Car une nouvelle collection qui essuie deux ou trois échecs à la file, est mort-née.



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