26 d’abril de 2016

CES POLARS VENUS DU NORD : LES ROMANS POLICIERS QUI ONT LA COTE

[Abracada Books, 25 avril 2016]


Comme je vous le disais dernièrement dans la chronique sur Les nuits de Reykjavik, d’Arnaldur Indridason, la récente 12ème édition des Quais du Polar m’a poussé à effectuer quelques recherches sur la naissance de ce genre. Je compulsais ainsi plusieurs magazines spécialisés et surfais longuement sur le web afin de trouver des réponses aux questions que je ne me posais pas encore.
À la lecture du numéro d’avril du magazine Lire, je découvrais le classement des romans policiers les mieux vendus en France¹ et je fus surprise de constater que parmi les dix premiers, trois des auteurs les mieux vendus étaient scandinaves. 

Les polars nordiques ont le vent en poupe depuis quelques années, c’est indiscutable. Bien que les noms de ces romanciers soient difficilement lisibles et prononçables pour beaucoup d’entre nous (l’auteure islandaise Yrsa Sigurdardottir, pour ne citer qu’elle), force est de constater que le commun des lecteurs se délecte de ces histoires venues du nord. 
Mais qu’ont donc ces romans policiers de si particulier ? Le polar scandinave se démarque-t-il tant des célèbres américains et anglais ?
Afin de bien comprendre le phénomène, je devais avant tout être certaine de bien cerner le concept même de « polar ». Car si les écrivains scandinaves sont bien les maîtres du roman policier depuis quelques années, ils n’en sont en aucun cas les inventeurs.

DU ROMAN POLICIER AUX POLARS : LA NAISSANCE D’UN GENRE

Où est-il fait mention pour la première fois d’un meurtre puis d’une enquête ? Quel est le premier roman policier ?
Certains s’avancent à dire qu’il s’agit de la Bible… l’Ancien testament, pour être plus précise. Souvenez-vous, Genèse, chapitre 4, versets 1 à 26 : Caïn tue son frère Abel par jalousie et Dieu le questionne sur ses actes.
D’autres disent qu’il s’agit de Sophocle (IVème siècle avant J.-C.) dans sa célèbre tragédie Œdipe Roi. Grande figure de la mythologie grecque classique, Œdipe tue son père  et épouse sa mère (sans connaître leurs identités). C’est en menant l’enquête sur la mort de son père qu’il découvre qu’il est l’assassin de cet homme qu’il n’avait pas reconnu, et que la femme partageant son lit n’est autre que sa mère… de quoi provoquer un énorme complexe.
Ils ont peut-être raison, voici deux des plus anciennes histoires de meurtres et de semblant d’enquête… Mais de là à parler de « roman policier », je ne pense pas.
Pourquoi ? Parce que « roman policier » implique l’intervention de la police, ou du moins son existence tout simplement.  
Une fois cette condition mise en évidence, la majorité s’accorde à dire que le premier ouvrage officiel en matière de roman policier est l’œuvre d’Edgar Allan Poe (1809 – 1849): Double assassinat dans la rue Morgue, publié en 1841.
Le premier roman policier serait donc américain.
Mais d’où vient le terme “polar” ?
Ce terme, apparu en France dans les années 1970, est né de l’expression argotique alors utilisée pour désigner le genre du cinéma policier, puis par extension, celui du roman policier. Depuis, la littérature a repris presque exclusivement le mot à son compte. 
Le mot “polar” est employé comme terme générique englobant des sous-genres du roman policier. Ainsi, le roman à énigme (les classiques d’Arthur Conan Doyle et Agatha Christie par exemple), le roman noirle roman à suspense et enfin, le néo-polar peuvent êtres classés dans le genre “polar” de n’importe quelle librairie ou bibliothèque.
Cette nette distinction des sous-genres du roman policier cesse à l’aube des années 1980. En effet, les genres se confondent de plus en plus, et il devient bien délicat aujourd’hui de caser tel ou tel auteur dans un sous-genre bien défini.
Une autre traduction du mot viendrait parfaitement appuyer le sujet de cet article, le mot « polar » pouvant également signifier « polaire » dans la langue de Shakespeare… À la lumière de cette étymologie, les polars seraient donc des romans froids, lugubres, des histoires à vous glacer le sang… et je trouve que ça colle parfaitement.
Alors, ces hommes et femmes venus du nord ne pouvaient décemment pas rester loin de tout cela bien longtemps !

QUAND LES SCANDINAVES SE LANCENT DANS L’ECRITURE DE POLARS

 

Victimes eux aussi des romans à énigmes tant prisés durant des années, les scandinaves voient le genre révolutionné dans les années 1960.
Leurs chefs de file ? Un couple suédois, Maj Sjöwall et Per Wahlöö.
Passionnés de criminologie, ces auteurs ont fondé ce que les spécialistes appellent “l’école suédoise” du polar. Dans une série de romans publiée entre 1965 et 1975, baptisée Le roman d’un crime, le couple met en scène meurtres, viols et disparitions. Mais bien plus qu’une simple histoire sordide, Sjöwall et Wahlöö dénoncent leur société “malade”, “l’image du paradis sur terre vendue à l’étranger.”²
Le ton était donné. Brisant les règles du roman policier de salon anglais, le roman noir suédois éveillait les conscienceset voyait bientôt une foule d’auteurs s’essayer à ses codes.
Le premier héritier du couple révolutionnaire est le suédoisHenning Mankell. Créateur du célèbre inspecteur Kurt Wallender, l’auteur suit le mouvement et met en scène son héros dans des enquêtes toujours plus glauques, poussant son personnage dans les tréfonds d’une dépression qu’il tente de noyer dans l’alcool et le travail. Des détails sordides, un personnage solitaire et profondément blessé… le roman noir scandinave se fait de plus en plus sombre et fait échos – notamment à traversL’homme sans visage de Menkell –  à la montée du nazisme en Suède dans les années 1980.
Au fil des années, le polar suédois – puis scandinave – se démarque de plus en plus par sa critique virulente d’une société trop idéalisée en dehors de ses frontières et trop violente en son sein.
Mais plus qu’à travers un véritable pamphlet sociétal et politique, les polars du nord se différencient rapidement de leurs pendants américains, anglais ou français par une ambiance glaciale difficilement transposable dans d’autres territoires. En effet, la singularité de ces romans réside en grande partie dans leur contexte géographique – si ce n’est climatique -, comme si les longues nuits ensoleillées et le froid polaire jouaient un rôle non négligeable dans les actes des individus. La terre – grande ville ou patelin reculé – devient un personnage à part entière du roman noir venus du nord.
Né dans les années 1960, le polar scandinave est aussi marqué par un contexte politique.
Les grands auteurs de romans noirs sont en grande partie issus de la même génération, celle de soixante-huitards désabusés, déçus de l’explosion du libéralisme, de l’individualisme et de l’appétit pour l’argent au détriment de l’État-Providence. L’expression de leur frustration se répercuterait – selon l’écrivain John-Henri Holmberg – dans leurs personnages froids, seul, au bord de la dépression ou déjà atteints depuis de nombreuses années.
Une fois la lumière faite sur le moteur de ces polars scandinaves, force est de constater malgré tout que la recette marche !
LA MODE DES POLARS VENUS DU NORD
 

Tout commence au début des années 2000 lorsque Stieg Larsson – journaliste suédois fortement engagé dans la lutte contre la montée de l’extrême droite – envoie au plus grand éditeur du pays – Norstedts – les manuscrits de trois romans composant une trilogie intitulée Millénium³.
Traduit en français Les hommes qui n’aimaient pas les femmes, le premier tome de la trilogie de Larsson est publié aux Éditions Actes Sud en 2006 dans une collection spécialement créée pour l’occasion par Marc de Gouvenain : Actes noirs. La désormais célèbre collection à la couverture noire à cadre rouge se spécialise  depuis lors dans les polars et thrillers étrangers.
Les tomes ont caracolé en tête des ventes dans plusieurs pays (les romans ont été traduits dans plus de 20 pays) lançant ainsi une véritable frénésie littéraire autour des romans noirs scandinaves. Un roman revenant sur le sombre passé d’un pays, pointant du doigt la collaboration avec les nazis, la traite des femmes… Des sujets lourds et sensibles dans lesquels Stieg Larsson parvient malgré tout à intégrer des individus attachants dans leur complexité.
Est-ce là la recette du succès de ces polars venus du nord ?
Surfant sur la vague de popularité de la trilogie Millénium, de nombreux romans noirs virent le jour dans nos librairies au fil des mois et des années qui suivirent… romans pour qui l’accueil du public fut tout autant enthousiaste.
Déjà cité plus haut, l’islandais Arnaldur Indridason s’est vu récompensé de nombreux prix littéraires ; le danois Jussi Adler-Olsen n’est pas en reste non plus, l’auteur ayant été honoré du Prix Clé de Verre ainsi que du Prix des Lecteurs pour son roman Miséricorde publié aux Éditions Albin Michel en 2013.
Les femmes sont également très présentes. Reprenant fièrement la flamme du roman noir “à la sauce scandinave”, la suédoiseCamilla Läckberg fait les beaux jours des Éditions Actes Sud. Son premier roman, La princesse des glaces, a obtenu le prix Polar International en 2008 ainsi que le Grand prix de la littérature policière. Autre grande figure féminine du polar, la norvégienne Karin Fossum. Surnommée “la reine du crime” dans son pays, la romancière applique le même cocktail que ses prédécesseurs et raconte les enquêtes sordides d’un inspecteur mélancolique.
Les polars du nord ont donc de nombreux auteurs prêts à inventer de nouvelles aventures toujours plus noires. Jouant des coudes avec les grands noms anglo-saxons dans les classements littéraires du monde entier, les polars scandinaves trustent le haut du tableau depuis plusieurs années et ont encore certainement de beaux jours devant eux… jusqu’à la prochaine mode.
Né de profonds changements dans la société post seconde Guerre Mondiale et Mai 68, gageons que le polar n’en est pas à sa dernière version. Indiscutablement lié aux mentalités, le moindre changement social pourrait donner le jour à de nouvelles règles d’écriture. Ne reste plus qu’à en imaginer les codes… mais là, ce serait de la science-fiction. 
Bonnes Lectures !




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