5 d’abril de 2015

La Série Noire a 70 ans: "c'est une attitude, une contre-culture"

[Focus, Le Vif, 2 avril 2015]

Olivier Van Vaerenbergh

Avec plus de 2600 titres à son catalogue, la Série Noire représente à elle seule une grande partie de l'histoire du polar. Et si époques, tons et auteurs ont changé, le sillon de la critique sociale demeure.

Aurélien Masson © Catherine Hélie/Gallimard

Selon la légende, c'est Jacques Prévert lui-même qui aurait soufflé le nom de la collection à son fondateur Marcel Duhamel. Un nom simple, pour la promesse limpide d'une autre littérature, non plus blanche comme les couvertures de la maison-mère Gallimard, mais noire et jaune, comme les humeurs de ses protagonistes, désormais ombrageux, pas forcément sympathiques, et ancrés surtout dans la réalité des classes populaires. En 45, la France connaissait les romans policiers, d'enquête ou d'atmosphère, les Rouletabille, les Maurice Leblanc et les mystères en chambre, mais rien qui ressemble à cette littérature "pulp" et anglo-saxonne qui revisitait l'éternelle lutte du Bien contre le Mal en dégradé de gris. "L'esprit en est rarement conformiste, résumait Duhamel dans un Manifeste fameux, définissant la Série Noire. On y voit des policiers plus corrompus que les malfaiteurs qu'ils poursuivent. Le détective sympathique ne résout pas toujours le mystère. Parfois il n'y a pas de mystère. Et quelquefois même, pas de détective du tout."
Septante ans plus tard, la Série Noire a réussi l'exploit de survivre à bien des cycles et des modes, et à s'adapter à la sociologie mouvante de ses lecteurs. Erigée en mythe en s'imposant dès les années 50 comme LA maison d'édition populaire et révolutionnaire avec ses histoires hors norme et son petit format pas cher -la seule avec des textes inédits-, "la SN" a dû maintes fois se réinventer. Dans les années 80, elle devient ainsi le refuge et le terreau du néo-polar français et engagé, mêlant gauchisme, violence, humour et argot avec son lot de figures légendaires, de Manchette à Raynal. Avant que l'explosion du genre, des traductions étrangères et des maisons d'édition ne la remette à nouveau en question. La nomination d'Aurélien Masson en 2005, en lieu et place de Patrick Raynal, marqua une énième révolution: l'abandon définitif du petit format, un rythme de parution revu (très) à la baisse, et une ligne éditoriale éclatée comme jamais dans les genres, allant du fantastique au thriller, mais conservant l'ADN de la maison. Un ADN qu'Aurélien Masson nous a résumé récemment, dans le bistrot qui lui sert de repère à deux pas de son bureau chez Gallimard. Le bonhomme est un peu à l'image du cliché que l'on peut se faire d'un éditeur rock'n'roll -ou punk; jeune, brillant, parisien, chevelu et chiffonné. "La Série Noire, c'est une attitude. Une contre-culture. Une vision, et une vision critique, sur le monde et nos sociétés. Mais ce sont aussi des romans plaisants, il n'y a pas que de la déconstruction sociale." Explications.

Comment abordez-vous cet anniversaire?
Notre volonté cette année est vraiment de célébrer une histoire en mouvement. Les 70 ans de la collection, les 10 ans du grand format... Je crois que nous conservons le même esprit qu'en 45, tout aussi énervé, même si en 2015, la sociologie des lecteurs est complètement différente et que le polar est désormais connu, reconnu, rabâché.
On accuse ainsi parfois la Série Noire de s'être embourgeoisée en quittant le petit format...
Le monde a changé avant nous. Le "petit peuple" qui lisait en masse la Série Noire dans les années 50 ne lit plus. Dans les années 60, tu avais cinq maisons d'édition concurrentes, aujourd'hui, elles sont 40 et publient 300 livres... Et une maison en poche qui publie des inédits, ça n'existe plus. Le polar, en sortant de son ghetto, a fait face à un énorme paradoxe, un monde où il y a profusion de titres, mais toujours dans le même genre! Car en moyenne désormais, un Français, ou un Belge, achète quatre livres par an, dont un "polar" au sens large. Mais cette tendance à ne prendre qu'un polar pousse les éditeurs et les libraires vers le cliché, la certitude. Il suffit de regarder l'omniprésence des serial killers depuis les années 90.
La Série Noire a longtemps été perçue comme un identifiant, une marque d'appartenance à une communauté, même floue. C'est encore le cas?
J'essaie de remettre ça en place, oui. Il y a des gens et des genres très différents dans nos treize parutions de l'année, mais ils ont tous un point commun: ils ont tous un bon grain! Ceci dit, mon marqueur éditorial ne peut plus être que politique (lire le Focus du 27 mars), il est peut-être plus "punk". Une attitude, genre: on y va, on lâche les chevaux. On ne sait pas de quoi sera fait demain, mais on y va, on rêve notre vie plutôt qu'on ne la vit... Ingrid Astier, pour ne citer qu'elle, est complètement barrée, mais avec de jolies jupes. Le punk des Clash, pour moi, ce n'était pas Strummer qui annonçait l'alter-gauche, mais Simonon qui éclatait sa basse sur le sol.
La Série Noire s'autorise en tout cas désormais tous les genres: certains n'aiment pas ça...
Mon stress, c'est que la collection soit enfermée dans ses certitudes et ses goûts, et qu'elle ne devienne une croûte rigide, qui se ferme à ce qui se passe. Il ne s'agit pas seulement de vendre des livres, mais aussi de voir ce qui régénère le genre, tout le temps. Ce qui compte, c'est le paradigme: tous nos livres décryptent le réel et offrent une vision du monde. Je reprends l'exemple du serial killer: on s'en bat les couilles si l'auteur se contente de faire du psychologisme -"maman était méchante, papa donnait des coups de ceinturon". Si on évacue le social, ça n'a plus aucun intérêt. Pour la Série Noire en tout cas.
Des regrets en dix ans?
Quelques-uns. J'ai raté Nicolas Mathieu il y a quelques années (Aux animaux la guerre, chez Actes Sud) et Karim Madani a eu le mauvais goût de partir chez Seuil alors que l'on devait se lancer dans une saga qui aurait pu durer 60 livres... J'ai arrêté de prendre des risques sur des auteurs anglo-saxons, je préfère désormais en prendre avec des auteurs francophones. J'ai édité treize livres de l'Irlandais Ken Bruen, j'en ai jamais vendus plus de 2000... On est dans une époque de storytelling, parfois très éloignée des livres. Un éditeur comme Sonatine a beaucoup participé à cette tendance: c'est moins le livre qui compte que la façon dont on en parle, l'histoire qui l'entoure. J'ai compris en dix ans que la difficulté, c'est de tracer une ligne, un sillon. Même si en chemin, il peut prendre l'apparence d'un gros bordel.


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