26 de març de 2015

Dominique Manotti : «J'ai lu les Américains avec passion»

[Le Figaro, 26 mars 2015]

Sébastien Lapaque


Auteur de polars depuis vingt ans, l'écrivain évoque ses liens avec la «Série noire».

LE FIGARO. - À quand remonte votre première émotion de lectrice de «Série noire»?
Dominique MANOTTI. - Je ne saurais pas vous donner la date exacte de cette première émotion. Je ne suis même pas certaine de pouvoir vous dire quel livre l'a provoquée, ni quel était son auteur. Ce dont je me souviens, c'est d'avoir découvert le roman noir à travers le cinéma noir. C'est après avoir vu les grands films de John Huston, Howard Hawks et Billy Wilder que j'ai lu les romans qui les avaient inspirés. Comme tout le monde, si j'ose dire, j'ai d'abord lu Dashiell Hammett et Raymond Chandler. Dès l'origine, mon goût m'a portée vers le premier. Par la suite, j'ai découvert Ed McBain, pour lequel j'ai une immense estime, et Chester Himes, dont j'adore l'humour. C'est par ces gens-là que j'ai découvert le roman noir, et comme ils étaient tous publiés par la «Série noire» à l'époque, c'est à travers eux que j'ai connu cette collection.
La «Série noire», est-ce une collection ou une école?
C'est très difficile de répondre. Je n'ai pas une culture suffisante pour trancher. Il est vrai que j'ai été très attirée par les Américains et que je les ai lus avec passion. Mais comme je connais beaucoup moins bien les auteurs français de la «Série noire», je suis incapable d'évaluer avec précision l'influence des uns sur les autres. J'ajoute que dans les années 1970, tandis que j'étais très occupée par ailleurs, j'ai peu lu. Il y a des manques énormes dans ma connaissance des publications de la «Série noire» à cette époque. Je ne suis donc pas en mesure de dire s'il existe une école romanesque de la «Série noire». Intuitivement, je dirais que je n'en suis pas sûre du tout… Dashiell Hammett n'a par exemple rien à voir avec Chester Himes. Et s'il existe une école française du roman noir, ce serait plutôt l'école Vernon Sullivan.
Vous avez donc fait l'impasse sur les romans de Manchette, d'ADG?
Oui, car à l'époque de leur publication, je n'évoluais pas dans un univers littéraire. J'ai commencé à écrire tardivement. Sombre sentier, mon premier roman, date de 1995. Ce n'est pas Manchette qui a déclenché mon envie d'écrire. Très clairement, ce sont les auteurs américains. Parmi eux, un auteur s'est dégagé nettement, c'est James Ellroy, qui n'était pas publié par la «Série noire», mais par Rivages.
Durant les années 1980, Jean-Bernard Pouy, Daniel Pennac et Tonino Benacquista faisaient les beaux jours de la «Série noire». Ces auteurs vous ont-ils touchée?
De Daniel Pennac, j'ai lu Au bonheur des ogres et La Fée Carabine. Et tout de suite j'ai adoré. Mais je ne peux pas dire que ces romans m'aient influencée littérairement. Les années quatre-vingt, pour moi, furent des années de désespoir profond. À cette époque, je faisais mon deuil des décennies précédentes et de l'époque où les rêves avaient un sens, les projets sociaux de la consistance et où l'on pouvait encore croire aux formes d'action collective. Ce fut long et douloureux. C'est dire si j'étais loin de la littérature. De 1980 à 1990, j'ai mis dix ans à faire ce deuil du passé.
Les années 1990, ce sont de nouveaux noms au catalogue, tels Jean-Claude Izzo et Maurice G. Dantec, et le sacre d'un «ancien» de la maison, Thierry Jonquet avec Les Orpailleurs et Moloch. Vous y avez été sensible?
Les romans de Jean-Claude Izzo demeurent une référence. De Dantec, j'avais beaucoup aimé La Sirène rouge, mais j'ai décroché dès Les Racines du mal. Quant à Jonquet, j'ai lu à peu près tous ses livres, avec une admiration considérable pour Mygale, la première «Série noire» qu'il a publiée. J'ai beaucoup apprécié Les Orpailleurs, mais je crois que le plus grand livre de Jonquet reste Mygale
Depuis l'arrivée d'Aurélien Masson à la tête de la «Série noire» en 2005, on a vu des auteurs confirmés la rejoindre, comme vous et Jérôme Leroy, et de nouveaux talents éclore, tels Ingrid Astier, Antoine Chainas, DOA, Elsa Marpeau. Quel jugement portez-vous sur ce renouvellement?
Comme je vous l'ai expliqué tout à l'heure, j'ai du mal à parler d'école. Mais j'ai l'impression que les écrivains français qui sont aujourd'hui publiés par la «Série noire» sont liés par quelque chose, même si ce quelque chose n'est pas facile à exprimer. De toute évidence, il y a une ambiance. Nous échangeons nos livres, nous nous rencontrons, nous discutons, nous créons des liens. C'est à la fois très enrichissant et très important. Dans cette affaire, Aurélien Masson joue vraiment un rôle de catalyseur. Il a le don de présenter les gens les uns aux autres et l'art de les mettre en communication. À mon sens, il se passe vraiment quelque chose autour des Français de la «Série noire» en ce moment. Je parlerais d'une génération si je n'étais pas beaucoup plus vieille que la plupart de mes camarades!
Dans les années 1950 et 1960, la «Série noire» a popularisé une écriture sèche, sans apprêt, qui a inspiré le cinéma américain et le cinéma français. De quelle manière ce style behaviouriste, qui ne laisse jamais rien entrevoir de la psychologie des personnages, se perpétue-t-il aujourd'hui?
On est au cœur du problème. Dashiell Hammett a créé un style. Comme tous les créateurs, il a été extrémiste dans sa démarche et a poussé jusqu'au bout sa théorie. L'esthétique du sec reste pourtant prioritaire, même si des choses se sont passées depuis Hammett. Après lui, un autre immense écrivain a révolutionné le roman noir, c'est James Ellroy. Il a eu le don de réussir à donner de la chair à ses personnages et à enchaîner les scènes baroques tout en s'obstinant à aller à l'os. Il ne s'encombre jamais de descriptions inutiles ou de digressions décoratives. Chez lui, tout l'effort stylistique est soumis à la flèche de l'action. Cela a produit des livres déroutants, comme White Jazz, mais également un nombre impressionnant de chefs-d'œuvre.


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